J'ai lu : Le Royaume Enchanté de Tony Blair de Philippe Auclair.
vonric | 29 octobre, 2006 17:07
Tony Blair ‘laissera bien une marque, cela est sur, mais pas celle que l'on escomptait et fort différente de l'image qu'on en présente sur le continent’. Voilà le point de départ du constat (du réquisitoire) que porte Philippe Auclair sur les 10 ans au pouvoir du New Labour. Préfère-t'il Margaret Thatcher ? Rien n'est moins sur, mais au moins ‘elle ne se drapait pas dans l'étendard moelleux de justice sociale dont Blair habille sa réthorique’, rétorque-t'il.
Voici un aperçu des chapitres du livre :
- Le parler New Labour: Où l'on apprend que le newspeak (la novlang du roman 1984 de George Orwell), est faite de ‘mots sans signification, [mais avec] un parfum’: Objectif, progrès, modernisation... voila la réthorique de Tony Blair.
- L'économie britannique: La règle d'or de Gordon Brown : préserver l'équilibre budgétaire en n'empruntant que pour investir. Il faut dire que la situation laissée par les conservateurs était favorable: zéro déficit en 1997.
Mais la face immergée de l'iceberg est plus préoccupante : les rentrées fiscales ont augmenté de 80% entre 97 et 2005, le déficit atteignant déjà 45 milliards d'euros à mi-parcours. En apparence (et c'est là l'enchantement du New Labour) tout va bien.
La France a un endettement de 1167 milliards d'euros contre 644 pour le Royaume Uni (2005). Sauf que, dans un pays ou l'on ignore le principe des mutuelles, l'endettement des retraites futures des fonctionnaires est évalué à 1000 milliards (est. Watson Wyatt - 2005). On y ajoutera 145 milliards engagés dans les PPP et 30 milliards pour le rail. Soit 1175 milliards écartés des comptes et un endettement réel de 1819 milliards...!
- Le chômage, une affaire de sémantique: on a déjà parlé sur ce blog du traitement des statistiques de l'emploi. Pour 600,000 ‘malades’ incapables de travailler en 1981, on en compte aujourd'hui 2,7 millions (pour 1,5 millions de chomeurs). Comment en arrive-t'on là ? Notamment en rendant beaucoup plus aisé et rentable de s'inscrire comme ‘malade’ plutôt que comme chômeur.
- Les pauvres: là aussi nous en avons parlé sur ce blog. En 1986, en plein Thatchérisme, le 1% le plus riche de la population détenait 18% du patrimoine de la nation. En 2002, avec le Labour il est de 23%, alors que la moitié de la population ne possède que 6% des richesses.
- Le crédit: Où l'on apprend que les Britanniques sont les plus avides collectionneurs de cartes de crédit à la consommation d'Europe : 75% de leur nombre total, soit 190 millions ou plus de 4 par adultes. Avec des taux d'usure de 15 à 30%, on comprend la bonne santé du système bancaire qui a dégagé 390 millions d'euros de bénéfices pour 3,6 milliards de dettes annuelles ! En octobre 2005 on compte même 81 milliards de dettes cumulées sur les cartes de crédit uniquement. Et la plupart de ces crédits sont accordés sans justification. Corrolaire de cette situation : +250% de faillites personnelles depuis 1997 et l'arrivée de Blair.
Et alors que l'on entend des voix s'élever en France contre le trop d'épargne, le taux de celui ci est passé de 10% en 95 à 4% aujoutd'hui de l'autre côté de la Manche. Les 3/4 des Britanniques vivent dans le rouge... mais qu'importe à court terme...
- Les Partenariats Public-Privé: Pierre angulaire du gouvernement de Tony Blair, ces PPP devaient devraient permettre au Trésor Public de ne pas dépenser l'argent des contribuables, tout en finançant des projets publics. Curieusement note l'auteur, ce n'est ni vers le système de santé, ni les tranports que s'oriente tout d'abord le Labour, mais sur le système carcéral. 9 nouvelles prisons furent donc construites. Leur population devrait atteindre 90,000 en 2010, soit 63% supérieur à celle de la France actuellement et record d'Europe (par habitant). Le problème des PPP est que peu après la signature du contrat avec l'Etat, le risque devient quasi nul pour le privé qui peut donc renégocier ses dettes et dégager d'importants profits. Et si le privé échoue à gérer les prisons ? L'Etat devra bien intervenir et payer de sa poche les dégats!
- Le NHS: A son arrivée au pouvoir en 1997 le Labour avait vite compris que le NHS britannique avait besoin d'argent et d'investissement. Il a donc recruté en force. Des médecins généralistes ? Trop peu (1,7 pour 1000 hab. contre 3,4 sur le continent). Les visites à domicile relèvent du passé et la visite n'excède pas 10 minutes pendant lesquelles le médecin passe la plupart de son temps à des taches administratives.
La faute à qui ? Aux targets de l'équipe Blair, qui confond ici qualitatif et quantitatif. Pour ne pas échouer sur la target, on triche. Par exemple, pour satisfaire à l'objectif des 3 jours d'attente maximum avant un rendez-vous chez le médecin, on refusera de prendre ceux ci à plus de 3 jours.
L'état du NHS s'est tellement dégradé sous le New Labour que les dommages devant être versés pour erreur se sont multipliés : de 1,5 millions d'euros versés à titre de compensation en 1997, on est passé à 734 millions aujourd'hui. Et c'est le gouvernement Blair qui est responsable, écrit Philippe Auclair. "Obsédés par la nécessité de réduire les listes d'attente, soucieux de satisfaire des critères quantifiables, les hôpitaux en viennent à opérer d'abord ceux qui ont patienté le plus longtemps, pas ceux qui en ont le plus besoin".
Par ailleurs le NHS rechigne à offrir a ses clients les médicaments les plus en pointe (par exemple les nouvelles thérapies anti-cancéreuses) pour des raisons de coût. Selon l'ONS la productivité de la NHS (coût de fonctionnement/soin) à baissé de 0,75% à 1,35% chaque année depuis 1997. Le New Labour a augmenté le budget du NHS de 265% (sans avoir pourtant atteint encore les montants dépensé sur le continent) et pourtant les résultats sont pires que sous les Tories.
Et ici aussi on utilise les fameux PPP, concentrés dans une poignée de sociétés. Projet de numerisation des formulaires ? Coût de 9 milliards pour seulement 10% de réalisé 2 mois avant la fin du projet. Fiasco ? Pas pour Atos qui gérait le projet et a vu son titre en bourse s'accroître de 10%. Ou encore tel hôpital qui reçut une amende à payer à la société privée car il utilisait 98% de sa capacité alors que son contrat PPP prévoyait seulement 90%. Trop bonne optimisation du service public ! Le déficit cumulé des hôpitaux dépassera 1,5 milliards d'euros en 2006, inversement proportionnel à ses partenaires du privé.
Mais le PPP a un gros avantage aux yeux du Chancellier : les milliards engloutis ne sont pas comptés sous prétexte que le privé assume le "risque" initial du projet.
- Le rail: 30% plus productive que ses contreparties européennes, British Rail fut bradé privatisé (on sous-estima de 50% sa valeur) par le gouvernement conservateur. L'idée comme toujours était de faire supporter le poids des investissements sur le privé, et du même coup réduire le déficit public. Loin d'instaurer la concurrence (comment peut elle exister avec le train ?), le marché se concentra trés rapidemment sur quelques compagnies. Comme l'écrit l'auteur : "dégager un profit n'est possible qu'a condition d'exploiter au maximum, et à court terme, les ressources disponibles, et au diable les conséquences". Qui paya ? Le contribuable britannique bien sur, parfois au prix de sa vie (49 morts entre 1997 et 2002 - presque autant que les attentats terroristes).
Qu'a fait le New Labour ? Rien. Ou plutôt si : l'Etat paya. On "renationalisa" Railtrack, on tripla les subsides au rail... bref le contribuable donna plus d'argent, mais non pas à des organismes d'Etat cette fois, à des organismes privés. Et tour de passe-passe de Gordon Brown, l'Etat n'empruntera rien lui même, mais garantira les emprunts de Network Rail (Public Interest Company qui a remplacé Railtrack).
Et tout usager des transports britanniques en connait les résultats : des trains bondés, 1 train sur 5 qui arrive en retard (attention, les trains annulés - record d'Europe - ne sont pas comptabilisés !), les trains les plus chers d'Europe et parfois du monde (un aller-retour Londres Manchester coûte 292€, il coûterait 68€ selon les tarifs SNCF).
- Education: En inventant le "novlang" le New Labour a popularisé le vocable "empower" qui signifie plus ou moins responsabiliser, mais en ajoutant cette dimension de donner du pouvoir. Le pouvoir de choisir, par exemple son école, privé ou public. Sauf que ce choix blairien n'est que mirage. A moins de pouvoir payer une école privée pour son enfant à coup de dizaines de milliers d'euros par an, il faudra tricher: déménager, obtenir une lettre de recommendation du pasteur ou du curé... Mais les écoles trichent aussi, afin de répondre aux target du gouvernement: ainsi a t'on pu lire sur ce blog en commentaire l'exemple d'une école qui a poussé pour inscrire un élève allemande en cours d'allemand, dans l'espoir suremment d'obtenir une note excellent aux examens.
Pour d'autres informations sur les bienfaits des réformes actuelles, je conseille la lecture d'un de mes précédent article sur la réforme de l'éducation. Vous y lirez les pernitions du régime indigeste que souhaite lui faire absorber le New Labour à coup de "independence", "academy" et autres mains mises d'entreprises privées comme Microsoft sur le secteur éducatif du pays. Alors que Tony Blair clamait en 1997 que ses 3 priorités étaient: éducation, éducation, éducation, le gouvernement travailliste n'a fait augmenter en 8 ans le budget que de 0.5% en proportion du revenu national, soit 5% (il est de 6.2% en France).
Par ailleurs, il a fait ce que Margaret Thatcher s'était toujours refusée à faire : contre toutes les promesses électorales du New Labour, il a introduit des droits d'inscription de 4500 euros, soit 4.5 fois plus que la plus généreuse bourse estudiantine).
- Le Royaume Uni c'est l'URSS: dernier chapitre, on pourra se reporter à d'autres articles de ce blog, notamment ici.
Bref, un livre à lire d'urgence (et à conseiller à Ségolène).